GADAMER (H. G.)


GADAMER (H. G.)
GADAMER (H. G.)

Hans Georg GADAMER (1900- )

Hans Georg Gadamer est né le 11 février 1900 à Breslau. Il fit à l’université de Marbourg des études de philosophie, d’histoire de l’art, de littérature allemande et d’histoire. Il suivit également des cours de théologie et de philologie grecque, goûtant aussi à des cours de sanscrit, d’orientalisme et de musicologie, arpentant donc tout l’univers des sciences humaines, dont il allait plus tard devenir le théoricien. Sa formation académique lui vint de professeurs assez proches du néokantisme comme Nicolai Hartmann, Richard Hönigswald et Paul Natorp. C’est sous la direction de ce dernier qu’il rédigea sa thèse de doctorat en 1922 sur L’Essence du plaisir dans les dialogues de Platon . Il se rendit à Fribourg au semestre d’été de 1923 pour suivre le cours de Martin Heidegger sur l’herméneutique de la facticité, rencontre qui sera déterminante pour sa pensée et dont les résultats apparaîtront, à la suite d’une patiente maturation, dans son œuvre maîtresse de 1960, Vérité et méthode . Gadamer fut aussitôt et durablement conquis par la puissance révolutionnaire de l’auteur d’Être et temps , qui s’efforçait de comprendre l’homme à partir de sa temporalité essentielle, au point de le destituer du titre de sujet que les temps modernes lui avaient octroyé, mais aussi par la fraîcheur avec laquelle Heidegger lisait les auteurs grecs. Cela l’incita à faire des études approfondies de philologie grecque de 1924 à 1928. Même si l’horizon heideggérien resta déterminant, la lecture gadamérienne des Grecs, et de Platon surtout, différait déjà de celle de son maître. Tandis que pour Heidegger l’ontologie grecque représentait moins un modèle qu’une toile de fond négative, Gadamer eut le flair d’apercevoir en elle les linéaments d’une herméneutique et d’une éthique de la facticité, qui répondait à l’impulsion qu’il avait reçue de Heidegger. Cette éthique de la facticité, qu’il repéra aussi bien chez Platon que chez Aristote, fut développée dans sa thèse d’habilitation de 1928 sur L’Éthique dialectique de Platon (publiée en 1931), interprétation dont il reprit la motivation éthique et herméneutique dans des études beaucoup plus tardives, comme lors de son appropriation de la prudence aristotélicienne dans Vérité et méthode , dans son étude de 1961 «Sur la possibilité d’une éthique philosophique», largement responsable du néoaristotélisme contemporain en éthique, et dans L’Idée du bien entre Platon et Aristote (1978). En 1928, Gadamer devint Privatdozent à Marbourg. Il continua de s’intéresser de façon privilégiée aux Grecs et à l’éthique: sa leçon inaugurale de 1929 roulait sur la notion grecque d’amitié et, en 1930, il rédigea un essai sur le Savoir pratique , deux textes qui restèrent inédits jusqu’à la parution de ses œuvres complètes dans les années 1980.

La prise du pouvoir par les nazis le conduisit à interrompre une étude sur la théorie platonicienne et sophistique de l’État, dont il ne publia alors que deux aspects (Platon et les poètes en 1934 et L’Éducation selon l’État de Platon en 1942). Il se garda de tout engagement politique durant le règne nazi, préférant, selon ses termes, la réserve au martyre. Ayant mis sous le boisseau ses travaux sur l’éthique politique des sophistes et de Platon, il se tourna vers la physique grecque, thème assurément moins compromettant, travaillant, entre autres, sur l’atomisme de Démocrite, la Physique d’Aristote et les présocratiques. En 1937, il devint professeur à l’université de Leipzig, dont il dirigea aussi le département de philosophie. Son dossier politique étant apparemment vierge, il fut nommé recteur de l’université en 1945 par les autorités soviétiques. En 1947, cependant, il émigrait à l’Ouest, prenant la succession de la chaire de Gerhard Krüger à l’université de Francfort. Deux ans plus tard, il remplaçait Karl Jaspers, parti pour la Suisse, à Heidelberg. Entre 1950 et 1959, il travailla à la rédaction d’un ouvrage qui voulait être la théorie de sa propre pratique herméneutique dans le champ des sciences humaines, s’inspirant des cours d’Introduction aux sciences humaines qu’il donnait depuis 1936. En 1959, l’opus magnum qu’il venait de terminer devait s’intituler Fondements d’une herméneutique philosophique . L’éditeur trouvant le terme d’herméneutique un peu exotique, Gadamer fut invité à lui donner un nouveau titre. Après avoir un temps songé à «Compréhension et événement», il tomba enfin sur Vérité et méthode . Le titre original devint le sous-titre, et c’est sous le nom d’herméneutique que la pensée de Gadamer finit par être connue.

De prime abord, le propos de Vérité et méthode est de conduire une autoréflexion des sciences humaines qui remette en question les préjugés encore positivistes qui grèvent la méthodologie de ces sciences. Depuis leur première institution, les sciences humaines souffraient d’un complexe d’infériorité vis-à-vis des sciences exactes fondées sur des méthodes d’une rigueur mathématique. Les sciences humaines ont le plus souvent voulu combler ce déficit en élaborant leurs propres méthodes pour atteindre la vérité. Selon Gadamer cette obsession méthodique méconnaît foncièrement la vérité propre aux sciences de l’homme. Ce n’est pas sur la distanciation méthodique, mais, bien au contraire, sur l’appartenance à ce qui est dit et à une tradition que se fonde l’expérience de vérité dont les sciences humaines sont porteuses. La vérité dont se nourrit la finitude lui vient non pas d’une rationalité seulement méthodique ou suprahistorique, mais du travail et des conquêtes de l’histoire, de la Wirkungsgeschichte qui est le récit des expériences qui se sont imposées au fil des générations. L’intuition de fond de Vérité et méthode est qu’il convient de développer une conscience expresse de ce travail de l’histoire, un wirkungsgeschichtliches Bewusstsein , à la fois une conscience de cette détermination historique et une conscience qui se sait «effectuée», ou productivement limitée, par son histoire, la raison humaine étant davantage constituée par ses préjugés que par ses jugements. Réaliser cette conscience du travail de l’histoire, c’est non seulement reconnaître la fertilité des préjugés et de la tradition en toute compréhension, mais aussi se donner les moyens de choisir, par un retour réflexif sur le travail historique qui nous constitue, les préjugés ou les perspectives qui se sont montrés les plus féconds.

Pareille conscience du travail de l’histoire représente un gain réflexif essentiel à la quête universelle de compréhension qui définit la finitude humaine. C’est dans le langage que s’articule cette recherche de sens qui s’édifie en dialogue avec autrui et avec la tradition. L’être qui peut être compris veut toujours s’exprimer dans un langage. Sur cette recherche ou volonté de compréhension, dont le langage réel ne présente toujours qu’une approximation, repose l’universalité de la problématique herméneutique. Cette herméneutique n’est ni un relativisme ni un historicisme, l’objection de relativisme n’ayant en effet de sens que sur le fond d’une vérité absolue, dont l’herméneutique heideggérienne et gadamérienne a exposé l’origine métaphysique, libérant par le fait même l’intelligence de la vérité à laquelle peut aspirer le genre humain, la seule dont nous ayons l’expérience, de toute hypothèque fondamentaliste ou métaphysique. Le grand accomplissement de l’herméneutique de Gadamer aura été de sortir la philosophie des ornières de l’historicisme, dans lequel elle se trouvait paralysée depuis Hegel.

L’herméneutique a suscité trois types de critiques. E. Betti et E. D. Hirsch ont d’abord réédité le reproche d’historicisme et de subjectivisme, dénonçant chez Gadamer l’abandon de l’orientation méthodologique et de l’objectivisme qui avaient préoccupé l’herméneutique de Schleiermacher à Dilthey. La critique des idéologies de Habermas crut ensuite devoir s’opposer au traditionalisme apparent d’une herméneutique qui paraissait dépourvue d’un étalon normatif, lacune qui l’empêcherait, par exemple, de rendre compte des situations où la compréhension se trouve systématiquement distordue (par des intérêts de classe ou non communicationnels). Cette objection amena Gadamer à mettre en valeur la dimension critique qui habite nécessairement une herméneutique de la facticité, déjà bien au fait des obstacles et des limites qui se posent à l’exercice d’une raison immergée dans l’histoire. Cette conscience aiguë des limites de la raison humaine lui permit de dénoncer en retour les idéalisations métaphysiques ou prétendument contrafactuelles dont la critique des idéologies était victime. Enfin, au cours d’un débat plus récent, Derrida accusa l’herméneutique de retomber elle-même dans la métaphysique en fondant l’expérience du langage sur une (bonne) volonté de compréhension qui ne rendrait pas justice à la réalité agonale du discours. Gadamer répliqua, dans des essais d’une exceptionnelle vigueur intellectuelle, qu’il n’y avait aucune métaphysique à chercher à se comprendre par le langage.

Devenu professeur émérite en 1968, Gadamer se découvrit une nouvelle jeunesse en acceptant des invitations aux quatre coins du monde qui lui permirent de sensibiliser un très large public à la cause de l’herméneutique. De 1968 à 1986, il enseigna régulièrement dans plusieurs universités d’Amérique du Nord (Boston College, McMaster). Outre les débats théoriques suscités par Vérité et méthode , il consacra d’importantes recherches à Hegel (La Dialectique de Hegel , 1971; L’Héritage de Hegel , 1979), aux Grecs (cf. les études réunies dans les tomes VI et VII de ses Œuvres complètes), à Heidegger (Les Chemins de Heidegger , 1983), à la littérature (cf. tomes VIII et IX de ses Œuvres ), mais aussi aux implications politiques et éthiques de son herméneutique (La Raison à l’âge de la science , 1976; L’Héritage de l’Europe , 1989), 1’herméneutique de la finitude et, partant, du dialogue étant d’office une pensée de la responsabilité et de la vigilance.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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